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À vous
qui vous préoccupez de l'avenir des prochaines générations.
Nous
vivons dans un monde en crise. « Lucides » ou « Solidaires »,
tous s’entendent là-dessus. Mais les solutions proposées,
qu’elles soient néolibérales ou progressistes,
restent dans le paradigme du développement et de la croissance économique,
alors même qu’il s’agit là d’une cause
majeure de bien des problèmes.
Dans
la foulée du mouvement européen de la décroissance économique
soutenable(1),
nous invitons les citoyens et citoyennes du Québec à poser
un regard d’ensemble sur le système actuel,
en particulier sur les problèmes écologiques
et sociaux.
La « décroissance » est
une interpellation à la « croissance économique »,
expression qui donne une connotation vivante et positive à des
phénomènes destructeurs des écosystèmes
et du tissu social. Le développement économique
productiviste accroît l’écart entre les
riches et les pauvres tandis que l’augmentation de
la production de « richesse » ne signifie pas
l’amélioration générale de la
condition humaine. La croissance des entreprises ne les empêche
pas de couper des postes pour augmenter leurs bénéfices,
réduisant à néant l’argument pro-croissance
de la création d’emplois. Par ailleurs, la production
toujours augmentée de biens de consommation gruge
les ressources qui constituent notre capital écologique
et engendre de la pollution et des déchets à la
tonne. Les guerres, déversements de pétrole
ou carambolages automobiles sont des exemples d’événements
qui élèvent le produit intérieur brut,
indicateur dont on se sert pour évaluer la santé des
nations. Cette analyse des activités humaines donne
un portrait inexact de la réalité. Comme beaucoup
d’autres avant nous, nous affirmons que l’économie
doit cesser de dicter les décisions de tout ordre
et redevenir un moyen au service des êtres humains.
La décroissance
n’est pas une idéologie simpliste et moralisatrice
mais un appel à la réflexion fondé sur
un fait incontestable : sur une planète limitée,
la croissance illimitée, objectif de tous nos gouvernements,
est une impossibilité. Elle conduit à des déséquilibres
de plus en plus dangereux.
Quatre
crises intimement liées
Crise écologique, d’abord. Inutile de rappeler que depuis l’industrialisation,
les êtres humains ont fait disparaître des milliers d’espèces,
pollué l’air, l’eau et le sol, décimé des
forêts, produit assez de gaz à effet de serre pour modifier le
climat, faire fondre les glaciers et élever le niveau des mers, le tout
avec des conséquences incontrôlables. La population mondiale consomme
comme si nous avions une planète et demie. Si les six milliards d’habitants
de la planète pouvaient se permettre le mode de vie que les pays industrialisés
font miroiter à travers le monde, c’est de six planètes
dont nous aurions besoin(2).
Crise
sociale, encore. Malgré toutes les promesses de l’idéologie
de croissance, la sous-alimentation et l’insécurité alimentaire
compromettent la santé de millions de personnes, dans
le tiers-monde et dans les pays industrialisés, incluant
le Québec. Au même moment, les maladies liées à l’american
way of life et à sa pollution font leurs ravages :
asthme, cancer, allergies, obésité, maladies
cardio-vasculaires, problèmes de santé mentale,
etc. Des milliers de personnes vivent des épisodes
d’épuisement professionnel pour avoir trop travaillé tandis
que des milliers d'autres personnes sont exclues du marché du
travail et soumises à l’opprobre.
Crise
du sens, toujours. Le stress et le sentiment de vide provoquent
dépressions et suicides. Entraînés dans
le tourbillon du productivisme et du consumérisme,
nous n’avons pas le temps de réaliser que notre
liberté se limite à celle de choisir parmi
des produits et à s'identifier à des marques
de commerce. Le sens véritable de la vie, qui est
quête en soi, est évacué du programme.
Continuellement occupés, agités, divertis,
nous n'avons plus la possibilité de réfléchir
alors même que nous consommons biens, services, ainsi
que nos relations. Les liens humains prennent place dans
un système où le réflexe cultivé est
de chercher notre plus grand profit, au détriment
de toute solidarité. Branchés sur des médias
de masse qui procurent une illusion de présence, nous
constatons avec impuissance notre difficulté d’être,
tout simplement, avec nos semblables.
Crise
politique, enfin. Les citoyens désabusés ne
font pas confiance aux politiciens. Rien de surprenant, quand
les multinationales imposent leurs règles avec la
complicité des gouvernements en place. De grandes
institutions non élues, telles l’Organisation
mondiale du commerce, la Banque mondiale et le Fonds monétaire
international, prennent des décisions qui affectent
la vie de peuples entiers n’ayant pas leur mot à dire.
Les contestations sont réprimées par la force
policière, quand ce n’est législative
et judiciaire(3).
Mais qu’est-ce donc qui légitime le fait que
les intérêts financiers des entreprises pèsent
plus lourd que les droits des peuples?
Nous, « objecteurs
de croissance », déplorons les ravages provoqués
par l'idéologie de la croissance et toutes les conditions
qui la déterminent.
Culs-de-sac
À tous ceux qui portent l’étendard du développement
durable, nous voulons souligner les dangers insidieux de cette approche la plupart
du temps bien intentionnée, mais souvent récupérée
par les relations publiques des grandes entreprises. L’expression « développement
durable », issue du rapport de la commission Brundtland en 1987, présuppose
la possibilité du respect de l’environnement dans un contexte de
croissance économique et propose de répondre aux besoins du présent
sans compromettre la capacité des générations futures à répondre
aux leurs. En faisant de la croissance une nécessité, le développement
durable abandonne toute tentative sérieuse d’éliminer les
activités économiques nuisibles. En voulant répondre candidement
aux besoins du présent, le développement durable évite de
les remettre en question. La satisfaction de nos « besoins » de mobilité,
de confort et de télécommunications prépare aux générations
futures un legs de pollution, de catastrophes climatiques et de déchets,
entre autres.
Une compagnie
qui recycle son papier peut se réclamer du développement
durable, tout en exportant sur des milliers de kilomètres
des objets jetables qui quelques semaines plus tard se retrouveront
dans un dépotoir. Le mouvement de la consommation
responsable réussit lui aussi à convaincre
une partie de la population de consommer des produits équitables,
locaux, sans pesticides, biologiques, éco-énergétiques...
Petits pas dans le bon sens? Prise de conscience? Nous souhaitons
le croire. Mais la possibilité de faire des « achats éthiques » évite
de poser la question de la nécessaire réduction
de la consommation (seul moyen direct de réduire la
pollution, les émissions de gaz à effets de
serre, la production de déchets). De la même
manière, un effet rebond a été constaté avec
les technologies éco-énergétiques :
puisque la machine consomme moins, les consommateurs ont
tendance à l’utiliser davantage ou à allouer
l’argent économisé à d’autres
biens de consommation, avec pour conséquence une augmentation
globale des ressources matérielles ou énergétiques
utilisées.
Qu’en
est-il de cette autre avenue réconfortante à première
vue, celle de croire que la technologie apportera des solutions
aux préoccupations écologiques? Voiture électrique,
décontamination, organismes génétiquement
modifiés, biogaz et éthanol, etc. Malheureusement,
ces « solutions » ne sont pas sans conséquences.
Produire de l’éthanol, par exemple, exige qu’on
consacre beaucoup de terres agricoles à la monoculture
de maïs, dévastant ainsi la biodiversité et
entraînant une utilisation intensive de pesticides
et d’engrais chimiques qui appauvrissent le sol et
polluent les eaux. Nous vivons dans un monde qui valorise
systématiquement le progrès et l’innovation
technologique sans considérer l’ensemble de
leurs conséquences, oubliant que c’est cette
même foi qui a engendré les catastrophes écologiques
que la technologie prétend aujourd’hui solutionner.
Ainsi, une technologie médicale de pointe, impensable
en dehors du cadre d’une société industrialisée,
permet de soigner des cancers… dus à la pollution
engendrée par l’industrialisation.
Voyons
un peu comment l’idéologie du progrès,
qui va de pair avec celle de la croissance, cause plus de
tort qu’elle ne peut en réparer.
D’abord,
la frénésie de l’innovation raccourcit
le cycle de vie des objets, dont l’obsolescence est
planifiée. Celui qui souhaite faire réparer
un appareil doit agir avec conviction pour renoncer à l’attrait
du nouveau modèle et pour trouver, quand cela est
encore possible, les pièces et le réparateur
qualifié. Par exemple, acheter un nouveau grille-pain
coûte moins cher que de faire réparer celui
qu’on a déjà. Rapidement, les objets
se retrouvent dans les dépotoirs, après avoir
participé à l’exploitation des personnes
qui les fabriquent, au gaspillage des ressources, à la
consommation d’énergie et à la production
de pollution. Ces phénomènes se trouvent légitimés
par l’impératif de la croissance, même
si l’exploitation des ressources naturelles engendre
des conflits meurtriers et que la gestion des déchets
coûte des sommes astronomiques. Cette idéologie,
en posant comme légitime, sensée et nécessaire
l’accumulation de richesses, justifie tous les moyens
de faire de l’argent et de croître : marchandisation
de l’eau, exploitation des enfants, guerres pour le
pétrole - et marketing artificieux.
Nous
vivons malgré nous dans l’ignorance du réseau
de dépendance impliqué par l’utilisation
de la technologie. Pour que nous utilisions un grille-pain,
il a fallu l’usine, le système de transport,
le réseau et les centrales électriques. Les
appareils technologiques n’existent pas seuls, ils
impliquent toute une organisation sous-jacente. On prétend
qu’Internet et les ordinateurs réduisent l’utilisation
de papier, mais tout reste branché sur l'imprimante
et on oublie aussi que de tels moyens de communication ne
sont possibles que dans une société industrialisée
qui a déjà impliqué un immense gaspillage
et continue de dilapider les ressources (forestières
entre autres), ne serait-ce que dans l’emballage des
pièces qui se baladent d’un bout à l’autre
de la planète. Et on occulte les tonnes d’ordinateurs
désuets qui ne sont rien de moins que des déchets
toxiques. De même, on nous présente l’automobile
comme la liberté de se déplacer, le plaisir
de conduire, le symbole de la réussite. Mais ce mode
de transport implique des kilomètres d’asphalte,
la pollution, l’enlaidissement des paysages, le bruit,
l’urbanisme qui isole les différents secteurs
de la vie, les guerres pour le pétrole, sans compter
les milliers de morts d’accidents.
Par ailleurs,
nous devenons complètement dépendants de la
technologie, incapables de fonctionner sans elle, incapables
pour la plupart de comprendre comment elle fonctionne et
de la réparer quand ses appareils se brisent. Les
innovations technologiques exigent de grands investissements
financiers, pour la recherche, le développement et
la production. Leur confier la sauvegarde de l’environnement
signifie au bout du compte l’abandon entre les mains
des détenteurs de capitaux et des grandes compagnies
de la possibilité des populations de prendre en main
les défis de la vie commune.
Nous
nommons « outils » ces
machines, mais il importe de réaliser qu’il
ne s’agit pas d’objets neutres que nous pouvons
utiliser comme bon nous semble ou selon nos principes. Leur
usage nous inscrit dans un vaste système de contraintes,
et plus encore il nous transforme, modifiant notre rapport
au temps, à l’espace, aux autres êtres
humains. La technologie métamorphose notre vision
du monde et nos principes mêmes.
Entendons-nous
bien : la décroissance n’est pas le désir
d’un impossible retour au passé. Elle se veut
un choix lucide des inventions. La décroissance, c’est
cesser de croire que ce qui est nouveau est meilleur : un
tri doit être fait dans ce que la technologie nous
offre. Pour nous, certaines inventions devront être
abandonnées totalement, par exemple l’énergie
nucléaire et la bombe atomique. D’autres, tels
l’avion ou divers types de transport motorisé,
devront voir leur utilisation sérieusement réduite.
En somme, les techniques ayant pour effet de mobiliser toujours
plus de ressources devront être abandonnées.
Cela ne veut pas dire que tout progrès technique doit être
oublié. Pensons aux techniques de pointe en agriculture
biologique qui nous font découvrir de nouveaux avantages
au compagnonnage végétal. Nous accueillerons
les inventions, les techniques qui aideront l’humanité à vivre
plus simplement.
Sortir
de la croissance
Ce constat de la situation nous permet d’affirmer que l’idéologie
du Progrès, qui conçoit que l’Homme, maître de la
nature, avance inéluctablement dans l’amélioration du monde,
et celle de la croissance économique, fondée il y a plus de deux
cents ans, ne concordent pas du tout avec la réalité du XXIe
siècle.
L’idéologie
dominante pose la croissance économique comme souhaitable,
nécessaire et inévitable. Une loi de la nature,
dit-on. Évidemment, tout organisme vivant croît,
mais cette croissance se stabilise rapidement. La croissance à l’infini
est une construction mentale humaine, pas une fatalité économique.
La pensée
dominante invoque de même la nature humaine pour justifier
l’« inévitable » recherche du profit à court
terme. Notre espèce survit pourtant depuis des millénaires
grâce à l’entraide et à la coopération...
Nous pensons que la nature humaine ne se limite pas à sa
seule fonction économique et possède de multiples
facettes. Nous sommes ce que nous cultivons en nous. Nous
croyons qu’il est possible de cultiver l’intelligence,
la créativité et la bonne volonté des êtres
humains à participer à un changement de culture
radical valorisant l’être et la communauté.
De toutes
les façons, comme la croissance économique
repose sur une consommation importante d’énergie
fossile, dont la diminution des capacités de production
est annoncée pour les prochaines décennies,
et qu’il ne sera pas possible de remplacer si aisément,
des perturbations importantes du système actuel sont à prévoir.
De là l’urgence de repenser les choses au-delà de
l’idéologie de la croissance.
Évidemment,
dans un système économique tel qu’il
est aujourd’hui, croissance négative signifie
récession, avec toute les conséquences problématiques
dans le quotidien de milliers de personnes qui perdent les
moyens financiers de répondre à leurs besoins.
Le mouvement de la décroissance ne prône pas
la récession. Mais vu l’impossibilité écologique
pure et simple de voir se perpétuer la croissance à l’infini,
les « objecteurs de croissance » proposent une
tentative de sortie du paradigme de la croissance. Il s’agit
de préparer, et ce dans un souci de justice sociale,
les sociétés aux défis des limites physiques
de la biosphère.
Réinventer
le vivre ensemble
Détachons-nous des structures existantes et des pseudo-contraintes économiques
pour concevoir un projet vraiment humain, un projet vraiment réaliste,
celui de vivre en fonction de nos besoins et de nos ressources réelles,
en harmonie avec notre environnement. Puisant dans notre expérience
de la simplicité volontaire, nous sommes convaincus qu’une société de
décroissance, qui reposera sur la prise en charge de leurs besoins par
les populations, à petite échelle, entraînera l’amélioration
de la qualité de vie en favorisant des environnements sains, la participation
du plus grand nombre aux décisions, l’entraide et les échanges
humains gratuits, la créativité et les occasions d’épanouissement. À quoi
ressemblerait cette société? Comment faire des pas dans cette
direction?
Cette
réflexion pose de front le défi du vivre ensemble
et de la répartition de la richesse. Dans la société que
nous envisageons, comme dans toute communauté axée
sur la satisfaction des besoins (et non sur la création
de désirs matériels renouvelables), l’économie
consiste en échanges de biens et de services à petite échelle.
Le travail est une occasion de participer à la vie
communautaire selon ses talents et habiletés, et non
un joug nécessaire pour gagner de quoi consommer.
Les entités de production sont de petites tailles
et utilisent des machines simples à réparer
et économiques d’usage. Par exemple : des métiers à tisser
mécaniques actionnés par l’énergie
humaine ou animale permettent une production beaucoup plus
grande qu’un tissage manuel, sans demander les milliards
de capitaux de construction et d’opération d’une
manufacture industrielle et sans engendrer de perturbations écologiques.
Le temps ne s’achète pas, ce n’est pas
de l’argent, c’est un espace où s’épanouir.
Si on
prétend que l’industrialisation a permis de
produire des objets à moindre coût, c’est
qu’on ne comptabilise pas la pollution de l’air,
de l’eau et du sol, la maladie physique et mentale
des employés de l’industrie, l’exil rural
et la gestion des déchets. Dans une société de
décroissance, les talents et les habiletés
sont consacrés à fabriquer des objets esthétiques
et durables. L’attention portée aux objets reflète
le respect de la matière et du travail qui y ont été mis
: on les entretient et les répare pendant des générations.
Les cordonnières, couturiers, rembourreurs, cuisinières, ébénistes,
menuisiers et techniciennes réparatrices de tout acabit
ont donc pignon sur rue dans les communautés locales
où chacun fait ses courses à pied, en vélo,
en tricycle ou en tramway, en empruntant d’étroites
allées bordées de jardins. Pourquoi ne pas
importer le modèle des petits villages européens, évitant
ainsi de parcourir des milliers de kilomètres outre-atlantiques
en touristes pour les visiter? Échangeons simplement
nos recettes plutôt que de faire voyager des cargaisons
de biscuits outre-mer.
Une société écologique
a un rapport très différent au déplacement.
La sécurité alimentaire incite à une
production de proximité des aliments de base. Le jardinage,
même en ville, en est une composante essentielle. Les
entités de production des biens étant de petite
taille, elles sont implantées directement au sein
des communautés, éliminant ainsi les parcs
industriels qui dévastent le paysage et évitant
aux personnes de se déplacer sur des dizaines de kilomètres
chaque jour pour aller travailler. Le transport des marchandises
est également réduit de beaucoup. Les réseaux
ferroviaires municipal et national offrent un service rapide
et économique, comme c’était le cas avant
que les industries du pétrole et de l’automobile
ne le démantèlent(4).
Dans une société qui laisse du temps libre
aux personnes, les transports actifs, à pied ou à vélo,
ont une place de choix. Les rues et les boulevards urbains
sont convertis en pistes cyclables et en trottoirs bordés
de parcs. Puisqu’on engloutit moins de ressources dans
la réfection des routes et dans la construction des
ponts, celles-ci sont disponibles pour l’entretien
du transport ferroviaire et l’installation de couloirs à l’abri
du vent et de la neige pour le vélo d’hiver,
par exemple. Dans une société favorisant ainsi
l’activité physique, la détente, un environnement
sain et une alimentation naturelle, la médecine occupe
une place beaucoup moins importante. Et nous pourrions continuer
longuement à esquisser le portrait d’une société hors-croissance.
Évidemment,
une telle société ne sera pas la panacée.
Nous aurons plus que jamais à faire face au défi
du vivre ensemble. Cette partie apeurée de nous qui
cherche la sécurité dans l’accumulation
grincera des dents devant la rareté retrouvée
et l’effort à fournir. Mais au-delà de
la peur du manque et de l’inconfort, ces nouvelles
structures changeront nos rapports aux autres et à la
nature. En comblant notre besoin d’appartenance à une
communauté et à un lieu, elles favoriseront
des existences signifiantes.
Il importe
de noter que l’application de ces moyens simples et
accessibles, qui représentent chez nous une diminution
de la consommation (et une augmentation de la qualité de
vie!) constituerait dans plusieurs pays du tiers-monde, actuellement
affamés par les systèmes de production et de
consommation des sociétés dites développées,
une augmentation de leur accès aux biens et services, établissant
une plus grande justice planétaire, chose écologiquement
impossible si nous maintenons notre niveau de vie.
Pistes
pour la transformation
Sommes-nous rêveurs? Peut-être devrions-nous poser autrement la
question : sommes-nous plus rêveurs que ceux qui pensent améliorer
le bien-être général en soutenant une forte croissance économique?
La société actuelle
est fort complexe et nous apparaît comme immuable.
Comment seulement envisager que les choses puissent être
autrement? Évidemment, il s’agira d’un
long cheminement de reprise en main individuelle et collective.
La simplicité volontaire individuelle est une démarche
essentielle, permettant de libérer du temps pour nous éduquer,
lire, réfléchir et expérimenter des
manières de faire qui seront centrales dans une société de
décroissance : jardinage, démarches de croissance
personnelle, techniques artisanales ou de réparation,
travail bénévole coopératif, etc. C’est
dans un mouvement sur la décroissance économique
conviviale, qui est l’expression collective des principes
d’équilibre de la simplicité volontaire,
que ce mode de vie responsable prend tout son sens.
Une société en
transition vers un paradigme autre que celui de la croissance économique
favorisera le travail à temps partiel, incitant par
ailleurs les individus et les communautés à mettre
en œuvre des projets accroissant leur autonomie dans
la satisfaction de leurs besoins. Des mesures de ralentissement
de la circulation, des stationnements incitatifs, la gratuité du
transport en commun, l’aménagement de rues piétonnières
et de pistes cyclables sont toutes des actions qui vont dans
le sens d’un réapprentissage du transport actif
et de la présence au monde. Afin de rétablir
l’équilibre dans la répartition des richesses,
il serait envisageable de décréter un écart
de revenu maximal à l’intérieur d’une
même entreprise et des outils fiscaux redistributifs
entre les plus riches et les plus pauvres, agissant ainsi
contre l’inéquité et diminuant le pouvoir
de ceux qui ont le plus d’impact négatif sur
la nature, que ce soit par leur haut niveau de consommation
ou par leurs investissements qui « font rouler l’économie ».
Évidemment,
de nombreuses entreprises dont les activités n’ont
d’utilité que dans le cadre d’un système
de croissance économique (publicité, objets
jetables, produits du pétrole, etc.) n’auront
tôt ou tard pas le choix de ralentir puis d’arrêter
leur production, bouleversant la situation de l’emploi.
De là l’importance de s’éduquer
et de se réoutiller vers une plus grande autonomie
non marchande.
Les fermetures
d’usines, événements dévastateurs
dans une petite communauté, peuvent être l’occasion
d’envisager autrement l’économie d’une
région. En règle générale, on
est prêt à investir des millions pour conserver
les emplois, sans considérer la pertinence de ce qui
est produit ni les conséquences de sa production.
Pour la plupart des gens, la consommation et le crédit
font partie des « acquis » qu’il ne faut
pas remettre en cause, d’autant plus que le système économique
actuel n’offre pas vraiment d’autre choix. Nous
avons espoir qu’une éducation réaliste
aux conséquences de notre niveau de vie, jointe à des
expériences d’alternatives de subsistance qui
permettent une réelle autonomie des communautés,
mènera à des choix qui bénéficieront
aux populations touchées en leur redonnant du pouvoir
sur leur devenir, tout en préservant l’équilibre écologique.
Nous
ne pourrons partager les ressources tant et aussi longtemps
que nous respecterons le droit à la richesse et nourrirons
des rêves d’opulence. Pour mettre en œuvre
une société qui respecte vraiment les êtres
et la nature, il est essentiel de réviser nos valeurs
et notamment de rejeter l’accumulation et la compétition.
Pour maintenir les écosystèmes et la biodiversité,
il ne peut y avoir de millionnaires. Concernant la survie
de l’espèce humaine, il est essentiel de cultiver
le détachement face à l’appât du
gain.
Sommes-nous
plus rêveurs que ceux qui prétendent que la
piscine, le jet privé et les aliments cultivés à l’autre
bout du monde sont accessibles à quiconque fait preuve
de détermination? Sommes-nous plus rêveurs que
ceux qui prétendent encore au bonheur par l’accumulation
des richesses et la frénésie du travail? Plus
rêveurs que ceux qui croient qu’ils travaillent
pour le futur de leurs enfants en constituant des fortunes
dans les paradis fiscaux?
À l’image
de l’adolescent, l’humanité vit au rythme des
excès, grisée par le sentiment de puissance de ses
accomplissements. Il est temps de tourner la page sur cette époque
d’insouciance et d’acquérir collectivement un
peu de maturité. Si nous n’entreprenons pas une réelle
recherche d’équilibre fondée sur la reconnaissance
et le respect des limites de la Terre, il est à prévoir
des bouleversements bien pires que ceux découlant de la transition
vers une économie hors du productivisme, qu’il soit
capitaliste ou socialiste. La « nécessité » de
la croissance économique n’est pas une contrainte absolue,
contrairement aux limites physiques de la planète.
Notre
position peut sembler déconcertante, mais les valeurs
de solidarité qui la sous-tendent sont déjà bien
ancrées dans la culture québécoise,
où le plaisir de rendre service, la créativité des
patenteux et la simplicité de voisinage sont bien
connus, même s’ils sont de plus en plus difficiles à exprimer
dans un monde où l’idéologie de croissance
nous incite à nous méfier des autres – car
l’entraide nuit à l’économie!
Le mouvement
de la décroissance n’est pas une utopie. Nous
croyons qu’il est possible, en commençant aujourd’hui,
d’entreprendre de mille façons un virage vers
une organisation sociale vraiment soutenable, et conviviale
en prime! Et vous?
Les
signataires :
Maude
Bouchard-Fortier
Léo
Brochier
Jean-Marc
Brun
Jean-François
Cantin
Arthur
Lacomme
Jacinthe
Laforte
Julien
Lamarche
Louis
Marion
Serge
Mongeau
Marcel
Sévigny
Notes
:
1 - Voir http://www.decroissance.qc.ca pour
une une liste de liens sur la décroissance.
2 - Voir Notre
empreinte écologique,
Mathis Wackernagel et William Rees, Écosociété,
1999, 216 pages.
3 -
Les fameux SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation)
: il y a eu au moins trois
cas récemment au Québec (Association québécoise
de lutte contre la pollution atmosphérique, Association
des gens de l'Île d'Orléans contre le port méthanier à Lévis
et À babord). Voir : http://www.taisez-vous.org.
4 - Voir Le
livre noir de l’automobile,
Richard Bergeron, Hypothèse, 1999, 435 pages.
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