Aller au contenu principal

L'édito : La “décroissance” par-delà l’écologie ?

version PDF
Numero: 
Objecteur de croissance Vol2-1
Brochier Léo

La perspective d’une catastrophe écologique planétaire aidant, le thème de la décroissance a gagné en audience parmi la population. Mais ce qui retient plus particulièrement l’attention, c’est qu’elle a fait une percée remarquée en France, notamment parmi certaines élites politiques et économiques (1) jusque-là peu enclines à user de cette terminologie, synonyme, encore pour beaucoup, d’obscurantisme et de retour à la bougie.
Il faut l’avouer, cette popularité actuelle de la décroissance en France est liée principalement à la critique écologique du modèle de production et de consommation. Depuis le premier sommet international à Stockholm en 1972, qui a élevé pour la première fois les questions écologiques au rang de préoccupations internationales, la situation de la planète s’est considérablement dégradée. Les effets déjà perceptibles d’un emballement du climat et l’absence de résultats concrets dans la régulation internationale des émissions de gaz à effet de serre ont su drainer un public croissant vers les thèses de la décroissance. La raréfaction des matières premières et la notion d’empreinte écologique ont confirmé la non-soutenabilité des activités humaines imposées à la planète. On sait, par exemple, que depuis la fin des années 1980, l’empreinte écologique de l’humanité a dépassé la capacité biologique de la Terre à produire nos ressources et à absorber nos déchets, ce qui se traduit par une surexploitation des milieux menaçant la biodiversité et les populations humaines. Une analyse géographique plus fine nous montre que les pays qui ont connu historiquement un fort taux de croissance sont ceux qui possèdent les empreintes écologiques les plus élevés, les États-Unis en tête.
Plus que jamais, qu’on le veuille ou non, la décroissance de l’empreinte écologique apparaît comme un passage obligé au moins pour les pays dit développés et devient une nécessité objective face aux limites matérielles de la biosphère. Si l’on ne peut que se réjouir de cet intérêt nouveau pour la décroissance, cette tentative de récupération par les milieux productivistes a de quoi questionner : du slogan provocateur au départ, pour rompre avec la langue de bois du « toujours plus », la décroissance est-elle devenue un simple slogan d’ajustement face à l’argument consensuel de la nécessité écologique ? Effectivement la décroissance est inévitable mais quelle décroissance ?
Doit-on pour autant défendre le projet de la décroissance avec le seul langage de la nécessité écologique, au risque de se laisser enfermer dans une simple comptabilité écologique et dans une sorte de dérive technicienne de l’écologie (2) ? S’agit-il alors de faire la même chose en plus petit, c’est-à-dire de rendre le projet productiviste éco-compatible à travers un simple aménagement interne du système capitaliste ? En insistant davantage sur les questions d’ordre écologique, est-ce que la décroissance ne serait pas en train de se laisser peinturer en vert dans le coin ?
En effet, de nombreux objecteurs de croissance ne se reconnaissent pas comme de simples écologistes et leur projet insiste davantage sur le qualitatif en repensant totalement notre rapport à l’espace et au temps. Autrement dit, si la nature était infinie et les ressources illimitées, une croissance infinie soutenable ne serait pas souhaitable, dans la mesure où, comme le souligne Paul Ariès, « la volonté de rester des humains serait une raison suffisante de la refuser (3)». La création de besoins infinis a comme objectif de justifier le projet productiviste et par conséquent motive la prépondérance du travail productif sur les autres activités de la vie humaine; or, que la planète soit finie ou non, n’est-il pas nécessaire de remettre en cause les catégories de base et les rapports sociaux qui permettent une croissance infinie : l’accumulation, le profit, le salariat, etc ? Le concept de la décroissance doit donc être étendu à de nombreux autres objectifs politiques ; celui-ci nous invite par exemple à reformuler la question de la richesse, de la pauvreté, de l’équité, du travail. Il nous convie également à se réapproprier nos milieux de vie. Enfin, la décroissance est également une avenue possible pour sortir de nos attitudes schizophrènes et de nos contradictions évidentes entre d’un coté les réponses actuelles à la crise écologique qui apparaissent comme antisociales (par exemple les écotaxes et hausses de tarification afin d’économiser les ressources) et de l’autre les revendications à la crise sociale fondée essentiellement sur l’emploi et le pouvoir d’achat qui apparaissent comme anti-écologique puisqu’elles tendent à perpétuer des logiques énergétivores et gaspilleuses.
C’est dans un contexte d’urgence écologique que l’usage du terme de « décroissance » s’impose peu à peu. Cependant l’argument de la nécessité ne nous protège pas des risques de dérives anti-démocratiques voire totalitaires. C’est pourquoi nous devons inscrire le projet de décroissance, comme le souligne Michel Dias, non pas dans une simple logique de durabilité mais « dans la perspective du désir humain en formulant une proposition de sens (4)». Autrement dit, au-delà de toutes considérations écologiques, notre travail est avant tout de rendre le projet de décroissance davantage désirable et fondé sur une autre représentation du monde que celle du seul spectacle consumériste. Dans cette perspective, la décroissance de l’empreinte écologique ne serait-elle pas plutôt la conséquence naturelle de l’abandon du modèle productiviste plutôt que son objectif central?
__________
(1) Voir encadré : Le patronat et la droite libérale française « décomplexe » la décroissance, dans le dossier spécial de ce numéro.
(2) « Aux Pays-Bas, Big Brother utilise le GPS pour réduire CO2 et embouteillages », 16 novembre 2009, Le Monde. http://www.lemonde.fr/europe/article/2009/11/16/aux-pays-bas-big-brother....
(3) Paul Ariès. Désobéir et grandir, Éditions Écosociété, 2009, p.21.
(4) Michel Dias, « un idéalisme politique » dans Entropia, revue d’étude théorique et politique de la décroissance, automne 2006, numéro 1, p. 61.